VOLTAIRE ET LA RÉFORME DE LA JUSTICE

Extrait du XVIII° siècle de Lagarde et Michard.

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Voltaire et la réforme de la Justice

Le philosophe s'élève surtout contre la coutume barbare d'infliger la question :

Il n'y a pas d'apparence qu'un conseiller de la Tournelle regarde comme un de ses semblables un homme qu'on lui amène hâve, pâle, défait, les yeux mornes, la barbe longue et sale, couvert de la vermine dont il a été rongé dans un cachot. Il se donne le plaisir de l'appliquer à la grande et à la petite torture, en présence d'un chirurgien qui lui tâte le pouls, jusqu'à ce qu'il Soit en danger de mort, après quoi on recommence et, comme on dit très bien dans la comédie des Plaideurs « Cela fait toujours passer une heure ou deux '>. Le grave magistrat qui a acheté pour quelque argent le droit de faire ces expériences sur son prochain va conter à dîner à as femme ce qui s'est passé le matin. La première fois madame en S été révoltée, à la seconde elle y a pris goût, parce qu'après tout les femmes sont curieuses et ensuite la première chose qu'elle lui dit lorsqu'il rentre en robe chez lui « Mon petit cœur, n'avez-vous fait donner aujourd'hui la question à personne?

André' Destouches a' Siam

VOLTAIRE à mis au point assez tardivement la formule des Dialogues Philosophiques qui lui permet d'exposer ses idées sous une forme ordonnée et cependant piquante. On s'attachera à discerner dans ce fragment d'André Destouches à Siam (1766) les critiques du philosophe contre la mauvaise organisation de la Justice, et les variations de cette ironie légère qui donne à la critique toute sa saveur. Cette conversation entre le musicien français André DESTOUCHES et le fonction naire siamois CROUTEF a commencé par une satire du régime militaire et de la multiplicité des moines au Siam (c'est-à-dire en France).

 

DESTOUCHES : Et votre jurisprudence, est-elle aussi parfaite que tout le reste de votre administration?

CROUTEF Elle est bien supérieure ; nous n'avons point de lois, mais nous avons cinq ou six mille volumes sur les lois. Nous nous conduisons d'ordinaire par des coutumes, car on sait qu'une coutume ayant été établie au hasard est toujours ce qu'il y a de plus sage. Et de plus, chaque coutume ayant nécessairement changé dans chaque province comme les habillements et les coiffures, les juges peuvent choisir à leur gré l'usage qui était en vogue il y a quatre siècles, ou celui qui régnait l'année passée ; c'est une variété de législation que nos voisins ne cessent d'admirer ; c'est une fortune assurée pour les praticiens, une ressource pour tous les plaideurs de mauvaise foi, et un agrément infini pour les juges, qui peuvent, en sûreté de conscience, décider les causes sans les entendre.

DESTOUCHES : Mais, pour le criminel ~, vous avez du moins des lois constantes?

CROUTEF : Dieu nous en préserve! nous pouvons condamner au bannissement, aux galères, à la potence, ou renvoyer hors de cour, selon que la fantaisie nous en prend. Nous nous plaignons quelquefois du pouvoir arbitraire de monsieur le barcalon ~ ; mais nous voulons que tous nos jugements soient arbitraires.

DESTOUCHES : Cela est juste. Et la question, en usez-vous?

CROUTEF : C'est notre plus grand plaisir ; nous avons trouvé que c'est un secret infaillible pour sauver un coupable qui a les muscles vigoureux, les jarrets forts et souples, les bras nerveux et les reins doubles ; et nous rouons gaiement tous les innocents à qui la nature a donné des organes faibles. Voici comme nous nous y prenons avec une sagesse et une prudence merveilleuses. Comme il y a des demi-preuves ', c'est-à-dire des demi-vérités, il est clair qu'il y a des demi-innocents et des demi-coupables. Nous commençons donc par leur donner une demi-mort, après quoi nous allons déjeuner ; ensuite vient la mort tout entière, ce qui donne dans le monde une grande considération, qui est le revenu du prix de nos charges.

DESTOUCHES : Rien n'est plus prudent et plus humain, il faut en convenir. Apprenez-moi ce que deviennent les biens des condamnés.

CROUTEF : Les enfants en sont privés : car vous savez que rien n est plus équitable que de punir tous les descendants d'une faute de leur père.

DESTOUCHES : Oui, il y a longtemps que j'ai entendu parler de cette jurisprudence.

CROUTEF Les peuples de Lao, nos voisins, n'admettent ni la question, ni les peines arbitraires, ni les coutumes différentes, ni les horribles supplices qui sont parmi nous en usage ; mais nous les regardons comme des barbares qui n'ont aucune idée d'un bon gouvernement. Toute l'Asie convient que nous dansons beaucoup mieux qu'eux, et que par conséquent il est impossible qu'ils approchent de nous en jurisprudence, en commerce, en finances, et surtout dans l'art militaire.

DESTOUCHES Dites-moi, je vous prie, par quels degrés on parvient dans Siam à la magistrature.

CROUTEF : Par de l'argent comptant. Vous sentez qu'il serait impossible de bien~ juger Si on n'avait pas trente ou quarante mille pièces d'argent toutes prêtes. En vain on saurait par cœur toutes les coutumes, en vain on aurait plaidé cinq cents causes avec succès, en vain on aurait un esprit rempli de justesse et un cœur plein de justice ; on ne peut parvenir à aucune magistrature sans argent. C'est encore ce qui nous distingue de tous les peuples de l'Asie, et surtout de ces barbares de Lao, qui ont la manie de récompenser tous les talents, et de ne vendre aucun emploi.

Le dialogue se poursuit par la satire des disputes théologiques et des horreurs du fanatisme. Et DESTOUCHES de conclure: « Il ne vous manque qu'une bonne musique. Quand vous l'aurez, vous pourrez hardiment vous dire la plus heureuse nation de la terre «. Une bonne musique, c'est-à-dire une bonne philosophie qui reformera les abus dont souffre la France!

Traité sur la tolérance : PRIÈRE A DIEU

Voltaire se tourne maintenant avec émotion vers le « Dieu de tous les êtres ». Son déisme lui permet de s'élever au-dessus des religions et de considérer la faiblesse humaine avec une commisération qui conduit logiquement à la tolérance. Mais cet appel, dont les intentions Sont très nobles, peut-il être vraiment efficace alors qu'il repose sur le doute rationnel, c'est-à-dire sur la négation même de la foi religieuse? Dans ce morceau d'apparat où l'auteur adjure les religions de se respecter mutuellement, l'esprit voltairien reprend çà et là le dessus pour railler, avec une irrévérence mesquine, le détail particulier de leurs rites.

C e n'est plus aux hommes que je m'adresse ; c'est à toi, Dieu de tous les êtres, de tous les mondes, et de tous les temps 1 s'il est permis à de faibles créatures perdues dans l'immensité, et imperceptibles au reste de l'univers 2, d'oser te demander quelque chose, à toi qui as tout donné, à toi dont les décrets sont immuables comme éternels 3, daigne regarder en pitié les erreurs attachées à notre nature ; que ces erreurs ne fassent point nos calamités. Tu ne nous as point donné un cœur pour nous haïr, et des mains pour nous égorger; fais que nous nous aidions mutuellement à supporter le fardeau d'une vie pénible et passagère 4 que les petites différences entre les vêtements qui couvrent nos débiles corps, entre tous nos langages insuffisants, entre tous nos usages ridicules, entre toutes nos lois imparfaites, entre toutes nos opinions insensées , entre toutes nos conditions Si disproportionnées à nos yeux, et Si égales devant toi ; que toutes ces petites nuances qui distinguent les atomes appelés hommes ne soient pas des signaux de haine et de persécution que ceux qui allument des cierges en plein midi pour te célébrer supportent 5 ceux qui se contentent de la lumière de ton soleil ; que ceux qui couvrent leur robe d'une toile blanche pour dire qu'il faut t'aimer ne détestent pas ceux qui disent la même chose 6 sous un manteau de laine noire ; qu'il soit égal de t'adorer dans un jargon formé d'une ancienne langue 7, ou dans un jargon plus nouveau; que ceux dont l'habit est teint en rouge ou en violet 8, qui dominent sur une petite parcelle d'un petit tas de la boue de ce monde et qui possèdent quelques fragments arrondis d'un certain métal 9, jouissent sans orgueil de ce qu'ils appellent grandeur et richesse , et que les autres les voient sans envie car tu sais qu'il n'y a dans ces vanités ni de quoi envier, ni de quoi s'enorgueillir.

Puissent tous les hommes se souvenir qu'ils sont frères ! qu'ils aient en horreur la tyrannie exercée sur les âmes, comme ils ont en exécration le brigandage qui ravit par la force le fruit du travail et de l'industrie paisible ! Si les guerres sont inévitables, ne nous haïssons pas, ne nous déchirons pas les uns les autres dans le sein de la paix, et employons l'instant de notre existence à bénir également en mille langages divers, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cet instant.

Au terme de cette Prière à Dieu, VOLTAIRE se félicite de la révision du procès Calas s Il y a donc de l'humanité et de la justice chez les hommes... Je sème un grain qui pourra un jour produire une moisson

- 1 Voltaire vient de ridiculiser les sectes qui disent « Il y a 900 millions de petites fourmis comme nous sur la terre, mais il n'y a que ma fourmilière qui soit chère à Dieu toutes les autres lui sont en horreur de toute éternité elle seule sera heureuse ».LE SOUPER
- 2 MICROMEGAS
- 3 DIALOGUES, Providence : «Je crois la Providence générale, ma chère sœur, celle dont est émanée de toute éternité la loi qui règle toute chose mais je ne crois point qu'une Providence particulière change l'économie du monde pour votre moineau ou pour votre chats».
- 4 CANDIDE « La nature dit a tous les hommes Puisque vous êtes faibles, secourez-vous puisque vous êtes ignorants, éclairez-vous et supportez-vous »
- 6 C'est le sens même du latin tolerare.
- 7 Le latin
- 8 Cardinaux et évêques
- 9 L'or

Une injustice: l'affaire Calas

Le 12 octobre 1761, Marc-Antoine Calas, fils aîné d'un commerçant protestant de Toulouse, est trouvé pendu. Afin de lui éviter le traitement infamant réservé aux suicidés, son père camoufle la mort en crime. Mais la rumeur publique accuse le père d'avoir lui-même tué son fils pour l'empêcher de se faire catholique. Jean Calas, le père, est condamné à mort et périt sur la roue, en 1762. Sa veuve obtient du philosophe Voltaire qu'il plaide leur cause. En 1763, celui-ci écrit le Traité sur La tolérance et obtient du roi en 1765 la réhabilitation de Calas. Cette erreur judiciaire restera symbolique de l'arbitraire de la Justice sous l'Ancien Régime.

Il paraissait impossible que Jean Calas, vieillard de soixante-huit ans, qui avait depuis Longtemps les jambes enflées et faibles, eût seul étranglé et pendu un fils âgé de vingt-huit ans, qui était d'une force au-dessus de l'ordinaire; il fallait absolument qu'il eût été assisté dans cette exécution par sa femme, par son fils Pierre Calas, par Lavaisse1 et par la servante. Ils ne s'étaient pas quittés un seul moment le soir de cette fatale aventure.

Mais cette supposition était encore aussi absurde que l'autre: car comment une servante zélée catholique aurait- elle pu souffrir que des huguenots assassinent un jeune homme élevé par elle pour le punir d'aimer la religion de cette servante? Comment Lavaisse serait-il venu exprès de Bordeaux pour étrangler son ami dont il ignorait la conversion prétendue? Comment une mère tendre aurait- elle mis les mains sur son fils?

Comment tous ensemble auraient-ils pu étrangler un jeune homme aussi robuste qu'eux tous, sans un combat long et violent, sans des cris affreux qui auraient appelé tout le voisinage, sans des coups réitérés, sans des meurtrissures, sans des habits déchirés. Il était évident que, si le parricide avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment; il était évident qu'ils ne l'étaient pas; il était évident que le père seul ne pouvait l'être; et cependant l'arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue2. Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments3, et qu'il avouerait sous les coups des bourreaux son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence, et le conjura de pardonner à ses juges.

Ils furent obligés de rendre un second arrêt contradictoire avec le premier, de libérer la mère, son fils Pierre, le jeune Lavaisse et la servante; mais un des conseillers leur ayant fait sentir que cet arrêt démentait l'autre, qu'ils se condamnaient eux-mêmes, que tous les accusés ayant toujours été ensemble dans le temps qu'on supposait le parricide, la libération de tous les survivants prouvait invinciblement l'innocence du père de famille exécuté, ils prirent alors le parti de bannir Pierre Calas son fils. Mais les juges, effrayés du supplice du père et de la piété attendrissante avec laquelle il était mort, imaginèrent de sauver leur honneur en laissant croire qu'ils faisaient grâce au fils; et ils crurent que le bannissement de ce jeune homme pauvre et sans appui, étant sans conséquence, n'était pas une grande injustice, après celle qu'ils avaient eu le malheur de commettre.

On enleva les filles à la mère; elles furent enfermées dans un couvent Cette femme, presque arrosée du sang de son mari, ayant tenu son fils aîné mort entre ses bras, voyant l'autre banni, privée de ses filles, dépouillée de tout son bien, était seule dans le monde, sans pain, sans espérance, et mourante de l'excès de son malheur. Quelques personnes, ayant examiné mûrement toutes les circonstances de cette aventure horrible, en furent si frappées qu'elles poussèrent la dame Calas, retirée dans une solitude, à oser venir demander justice au pied du trône.»

1. Jeune ami de la victime, invité a souper chez les Calas le soir du drame.
2. Supplice consistant à attacher à une roue de carrosse le corps du condamné puis à briser à coups de barre de fer les membres et ensuite à attacher derrière son dos jambes et bras pendants.
3. Supplices.

Toulouse, le 13 octobre 1761.

La mort de Marc-Antoine Calas: s'est-il suicidé?

Jean Calas, âgé de soixante-huit ans, exerçait la profession de négociant à Toulouse depuis plus de quarante années, et était reconnu de tous ceux qui ont vécu avec lui pour un bon père. Il était protestant, ainsi que sa femme et tous ses enfants, excepté un, Louis. L'aîné, Marc-Antoine, était sur le point de se convertir au catholicisme.

Homme de lettres, il passait pour un esprit inquiet, sombre et violent. Ce jeune homme, ne pouvant réussir ni à entrer dans le négoce, auquel il n'était pas propre, ni à être reçu avocat, parce qu'il fallait des certificats de catholicité qu'il ne put obtenir, résolut de finir sa vie, et fit pressentir ce dessein à un de ses amis […] Enfin, un jour, ayant perdu son argent au jeu, il choisit ce jour-là même pour exécuter son dessein. Un ami de sa famille et le sien, nommé Lavaisse, jeune homme de dix- neuf ans, [...] soupa par hasard chez les Calas. Le père. la mère, Marc-Antoine leur fils aîné, Pierre leur second fils, mangèrent ensemble. Après le souper on se retira dans un petit salon : Marc-Antoine disparut; enfin, lorsque le jeune Lavaisse voulut partir, Pierre Calas et lui, étant descendus, trouvèrent en bas, auprès du magasin, Marc-Antoine en chemise, pendu à une porte, et son habit plié sur le comptoir; sa chemise n'était pas seulement dérangée ; ses cheveux étaient bien peignés il n'avait sur son corps aucune plaie, aucune meurtrissure.

Voltaire, Traité sur la Tolérance

 

9 mars 1762.

Exécution de Jean Calas : une erreur judiciaire
sous la pression de la foule et du fanatisme?

 

Pendant que le père et la mère étaient dans les sanglots et dans les larmes, le peuple de Toulouse s'attroupe autour de la maison. Ce peuple est superstitieux et emporté; il regarde comme des monstres ses frères qui ne sont pas de la même religion que lui. Quelque fanatique de la populace s'écria que Jean Calas avait pendu son propre fils Marc-Antoine. Ce cri, répété, fut unanime en un moment; d'autres ajoutèrent […] que sa famille et le jeune Lavaisse l'avaient étranglé par haine contre la religion catholique le moment d'après on n'en douta plus ; toute la ville fut persuadée que c'est un point de religion chez les protestants qu'un père et une mère doivent assassiner leur fils dès qu'il veut se convertir [...].

Le sieur David, capitoul1 de Toulouse, excité par ces rumeurs et voulant se faire valoir par une prompte exécution, fit une procédure contre les règles. La famille Calas, la servante catholique, Lavaisse, furent mis aux fers [...].

Il était évident que, si le parricide2 avait pu être commis, tous les accusés étaient également coupables, parce qu'ils ne s'étaient pas quittés d'un moment; il était évident qu'ils ne l'étaient pas ; il était évident que le père seul ne pouvait l'être ; et cependant l'arrêt condamna ce père seul à expirer sur la roue.

Le motif de l'arrêt était aussi inconcevable que tout le reste. Les juges qui étaient décidés pour le supplice de Jean Calas persuadèrent aux autres que ce vieillard faible ne pourrait résister aux tourments, et qu'il avouerait sous les coups des bourreaux son crime et celui de ses complices. Ils furent confondus, quand ce vieillard, en mourant sur la roue, prit Dieu à témoin de son innocence, et le conjura de pardonner à ses juges.

Le meurtre de Calas, commis dans Toulouse avec le glaive de la justice, le 9 mars 1762, est un des plus singuliers événements qui méritent l'attention de notre âge et de la postérité.

- 1. juge
- 2. commettre un meurtre sur une personne de la même famille

12 mars 1765.

Réhabilitation de Calas : comment Voltaire
s'engage-t-il au nom de la vérité?

Il s'agissait, dans cette étrange affaire, de religion, de suicide, de parricide ; Il s'agissait de savoir si un père et une mère avaient étranglé leur fils pour plaire à Dieu, si un frère avait étranglé son frère, si un ami avait étranglé son ami, et si les juges avaient à se reprocher d'avoir fait mourir sur la roue un père innocent.

L'avis d'un contemporain

Il n'y a pas la moindre preuve contre Jean Calas [..]; pas davantage contre sa femme ni contre son fils Pierre, ni contre Gaubert Lavaisse, invité ce soir-là à la table des Calas et accusé lui aussi d'avoir pris part au meurtre. Plus aucun doute : "Il est avéré que les juges toulousains ont roué le plus innocent des hommes" dit Voltaire. "Les nations étrangères qui nous haïssent et qui nous battent sont saisies d'indignation. Jamais, depuis le jour de la Saint-Barthélémy, rien n'a tant déshonoré la nature humaine" poursuit-il. La campagne pour la réhabilitation de Calas est lancée.

La machine Voltaire se met en marche. Elle est d'une prodigieuse efficacité. Pendant trois années, sans jamais désarmer, Voltaire va pousser tous les feux. Il fait mener des enquêtes, il recueille des témoignages, il rédige des mémoires, "J'écris pour agir"

Le 4 juin 1764, le Conseil du roi casse le procès de Toulouse et ordonne la révision. Un nouveau tribunal est nommé. ...] Voltaire exulte: "Les écailles tombent des yeux, le règne de la vérité est proche."

Le 12 mars 1765, le tribunal réhabilite Jean Calas et décharge sa famille et Lavaisse de toute accusation. Les Calas sont autorisés à prendre à partie les juges toulousains Mme Calas reçoit du roi 12000 livres, ses filles 6000 livres chacune.

Voltaire accueille ce triomphe avec beaucoup de modestie, mais il sait que c'est son oeuvre. Le sens de sa vie, de sa gloire est changé, le voilà, selon ses dires, "le Don Quichotte des malheureux".

Pierre Lepape, Le Monde, 12/13-03-95

Résumé de l'Affaire Calas

Le 9 mars 1762, Jean Calas est condamné à mort par le Parlement de Toulouse. Il est roué vif, étranglé et brûlé sur la place du Capitole le lendemain. Il a 64 ans.

Cinq mois plus tôt, le 13 octobre 1761, ce riche négociant en tissus de religion calviniste a découvert son fils Marc-Antoine, 29 ans, pendu à son domicile.

Il tente maladroitement de dissimuler son suicide afin de préserver l'honneur familial. Mais son appartenance à la «Religion Prétendue Réformée» (R.P.R.), comme on appelle alors le protestantisme, excite contre lui la rumeur publique.

On accuse la famille Calas d'avoir assassiné Marc-Antoine parce qu'il voulait se convertir au catholicisme! Les parents du jeune homme, son frère Pierre, leur servante et un ami sont aussitôt incarcérés.

Le procès s'ouvre devant les huit magistrats, ou Capitouls, qui gouvernent la ville. Il est nourri par des ouï-dire et des faux témoignages.

Un écrivain, Laurent de La Beaumelle, est le premier à prendre malgré tout la défense des accusés.

Jean Calas est condamné à mort cependant que les autres co-accusés sont acquittés ou bannis.

Dans sa retraite de Ferney, près de Genève, Voltaire en est informé.

Le philosophe, alors âgé de 67 ans, écrit dans une lettre: «Vous avez entendu parler peut-être d'un bon huguenot que le parlement de Toulouse a fait rouer pour avoir étranglé son fils (...). Nous ne valons pas grand chose, mais les huguenots sont pires que nous et de plus ils déclament contre la comédie.»

Toutefois, ce persiflage ne dure pas. Dès la fin mars, Voltaire rencontre à sa demande Donat Calas, un des jeunes fils du supplicié, réfugié en Suisse, et acquiert la conviction de l'erreur judiciaire.

Dénonçant les travers de l'organisation judiciaire, il organise une campagne de presse à l'échelon européen et publie son célèbre «Traité sur la tolérance» en décembre 1763.

Le 4 juin 1764, le Conseil du Roi casse enfin les jugements et le 9 mars 1765, le Parlement de Paris réhabilite Jean Calas tandis que le roi Louis XV lui-même indemnise sa famille.

L'affaire illustre les contradictions d'une époque déchirée entre les préjugés, la soif de justice et la découverte de la tolérance.

Elle marque aussi la première intervention des «philosophes» (aujourd'hui, on dirait «intellectuels») dans les joutes judiciaires et politiques.

Histoire d'un jour (@herodote.com)